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Voici comment Yogacharia B.K.S. Iyengar raconte sa vie:
Je suis né à Belur, village situé dans l'état de Karnataka
en Inde, le dimanche 14 décembre 1918. Dès la naissance et jusqu'à
l'adolescence, j'ai de graves problèmes de santé (malaria, typhoïde,
peut-être la tuberculose) et me trouve souvent face à la mort. Les
résultats scolaires et la vie familiale s'en ressentent, d'autant
plus que mon père meurt dans ma dixième année.
En 1934, je rencontre mon Guru, Sri T. Krishnamacharya, qui est
également mon beau-frère. Il me donne l'occasion de fréquenter l'école
secondaire à Mysore et m'enseigne mes premières postures de yoga
afin d'améliorer mon état de santé. C'est à partir de ce moment
là que je l'appelle "Guruji" car il a semé la graine du yoga en
moi.
Jusqu'en 1936, je suis ses cours et travaille mon corps très raide.
C'est à ce moment que je donne mon premier cours à un groupe de
dames, qui ne souhaitent pas être formées par des hommes d'âge
mûr. Malgré mon peu d'expérience, je décide de poursuivre
sur la voie de l'enseignement et compense ce manque
par beaucoup de travail personnel.
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En 1937, une école de Pune écrit à mon Guru en le priant de lui
envoyer un enseignant de yoga pour une durée de six mois.
Je suis le seul de ses élèves prêt à accepter cette offre. Ainsi
Pune devient ma patrie.
Mes limitations
La responsabilité de l'enseignement est trop lourde pour
mon jeune âge: ceux qui viennent à mes cours sont plus
âgés, plus grands et plus sophistiqués dans
leur comportement. Mes connaissances linguistiques, que ce soit
ma propre langue, l'anglais et même l'idiome local, sont limitées.
Je manque également de connaissances théoriques sur
le yoga.
Il n'y a que deux chemins pour vaincre ces limitations: acquérir
un savoir théorique dans les livres ou pratiquer avec volonté
et persévérance afin d'apprendre par mes propres expériences.
Je choisis le second et pratique dix heures par jour.
Bientôt, la direction de l'école secondaire apprécie
mon travail et prolonge mon contrat de trois ans. Je continue également
d'enseigner de manière indépendante. Il me faut des
années pour maîtriser mon corps. Lentement, mon mental
se stabilise et mon approche des aléas de la vie se spiritualise.
Il faut des années pour attirer des personnes de tous horizons
vers le yoga. Je ne peux transcrire en mots la souffrance que j'ai
endurée.
Les difficultés rencontrées durant ma pratique
L'intensité de ma pratique fait agoniser corps, nerfs, esprit
et jusqu'à mon âme. Je suis ballotté dans tous
les sens. Parfois c'est mon corps qui refuse de poursuivre, parfois
mon esprit. Mes énergies s'épuisent et j'éprouve
une grande souffrance mentale. Mon être intérieur s'agite
quand je suis tenté de céder et les échecs
m'éprouvent douloureusement quand j'essaie encore et encore.
J'atteins un tel épuisement que je suis souvent sur le point
de m'effondrer. Manger ou boire ne m'apporte aucun réconfort.
Les tourments physiques et mentaux rendent mon sommeil presque impossible.
Durant des années, désespoir et doute m'assaillent.
Mon esprit ne trouve un semblant de paix que dans l'effort renouvelé.
Chaque jour est une épreuve, mais par la grâce de Dieu
chaque échec génère une nouvelle tentative.
Sans guide, je fais d'énormes erreurs : elles deviennent
mes enseignants. En outre, quand je n'ai plus d'élèves,
je passe des jours sans manger. Souvent je n'ai même pas une
tasse de thé. Mais le feu qui brûle en moi rallume
constamment zèle et énergie dans la pratique quotidienne.
Et, petit à petit, mon corps se renforce et mon esprit se
stabilise.
J'ai entamé ma pratique en 1934, mais ce n'est que 12 ans
plus tard, en 1946, qu'un amour sans faille m'a envahi.
Ma transformation par la grâce de la bénédiction
divine
Cette soudaine confiance a été provoquée par
une vision de notre divinité familiale, le Seigneur Venkateshwara
(ou Balaji) qui me sourit et me bénit au cours d'un rêve.
Il me dit que c'était bien ma vocation de pratiquer et d'enseigner
le yoga. Et il me bénit d'une main, me donnant une poignée
de riz de l'autre. Dans sa bienveillance, il m'assura que je n'aurai
plus à m'inquiéter de ma condition matérielle.
La même nuit, ma femme aussi eut un songe : Devi Lakshmi lui
donna une pièce de monnaie et lui dit qu'elle s'acquittait
ainsi de ce qu'elle m'avait emprunté depuis longtemps.
Le lendemain même des élèves me contactaient
pour des cours.
Depuis lors le sort me sourit et la grâce de Dieu m'accompagne.
Mon seul regret est de l'avoir plutôt blâmé que
loué durant les années d'épreuve. Si, de 1934
à 1946 le yoga s'est imposé à moi, aujourd'hui
je lui suis entièrement dévoué, bien que toute
épreuve ne m'ait pas été épargnée
par la suite.
Les obstacles dans la pratique
En 1958, les postures ont commencé à m'échapper.
J'ai été pris de vertiges et mon corps est devenu
lourd et raide. Mon questionnement auprès d'autres yogis,
parmi lesquels mon Guru lui-même, ne m'ont apporté
aucun réconfort, leur avis étant que ma vie d'homme
marié, ainsi que l'âge, prenaient leur revanche. Même
les flexions avant étaient devenues pénibles. Pourtant,
après trois nouvelles années d'effort, je retrouvai
l'aisance et repris le contrôle.
En 1979, immédiatement après la célébration
de mon soixantième anniversaire, j'eus deux accidents de
scooter qui m'obligèrent à tout recommencer comme
un débutant. Les douleurs et souffrances du passé
réapparurent. Il me fallut plus de huit ans de lutte pour
regagner l'aisance, cadeau de mes efforts renouvelés pour
retrouver le yoga, ce yoga qu'il me fut accordé d'entreprendre
dans le plus grand respect.
Effets et pouvoir du yoga
Aujourd'hui, en dépit de mon zèle, je ne peux pas
dire que j'aie totalement maîtrisé cet art et science.
Plus je vais vers le raffinement et plus mes efforts me semblent
insignifiants : la perfection n'est pas encore accomplie. C'est
ainsi que j'apprends la persévérance, porté
par cette insatisfaction divine.
Mon voeu
La pratique unifie toujours plus intimement corps et esprit pour
m'entraîner au plus près de mon être intérieur.
L'expérience m'incite à conseiller de ne jamais renoncer
quand la perfection semble hors de portée. Car la discipline
yoguique m'a élevé d'une existence sous-humaine à
un état de confiance, de sincérité dans l'effort,
m'offrant esprit d'entreprise et honnêteté et me rendant
bienveillant en pensée et pur en conscience.
Cet art n'aurait probablement pas touché l'individu moyen,
ni ne serait devenu si populaire, s'il ne m'avait pas imprégné
au point que lui et moi ne faisons plus qu'un. Alors qu'on me considérait
comme insensé, qu'on me pardonne si je me sens si fier aujourd'hui
d'avoir transmis, avec le support de nombreux élèves,
le message à des millions et des millions de personnes dans
le monde entier, leur permettant ainsi de connaître la stabilité
mentale, la clarté intellectuelle et le réconfort
spirituel.
Le yoga m'a permis d'embrasser Dieu dans sa totalité.
S'il m'a élevé à cette hauteur, alors que j'ai
eu un départ si difficile, ce qu'il peut offrir à
ceux qui l'entreprennent dans des circonstances meilleures dépasse
mon imagination.
L'art, la science du Yoga est vaste et sa maîtrise peut sembler
ne s'accomplir que très lentement. Pourtant, alors qu'on
ne m'accordait guère plus qu'une vingtaine d'années
à vivre en raison de ma tuberculose, il m'a offert une longue
expérience de satisfaction et de joie et m'a permis de répandre
son message partout dans le monde. Le yoga et moi ne faisons plus
qu'un. Je n'hésite pas à partager mon expérience
avec mes élèves et je continue à fouiller de
nouvelles perceptions ; une nouvelle lumière s'installe,
bien que l'âge se fasse sentir. Je vis dans mon cœur
et mes cellules. Et j'aimerais pouvoir pratiquer jusqu'à
mon dernier souffle en hommage à ce noble art. Mon seul souhait
est de me prosterner devant le Seigneur, de m'abandonner à
Lui, de lui offrir chaque souffle de ma pratique.
Je suis confiant qu'après moi, mes élèves,
leurs élèves, les élèves de leurs élèves
continueront à porter témoignage aux quatre coins
du monde, afin que chacun puisse vivre une humanité harmonisée,
libre des préjudices géographiques, sociaux, raciaux,
confessionnels ou sexistes.
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